24/10/2011

"Les enfants d'Alexandrie" de Françoise Chandernagor

 

Françoise Chandernagor, Les enfants d'Alexandrie, Roman, Littérature

 

 

 

 

 

Marc Antoine et Cléopâtre. L’Imperator et la Reine des Rois. Un couple mythique, parents des jumeaux Alexandre et Cléopâtre, surnommés Hélios et Séléné (en grec Soleil et Lune). Deux jumeaux magnifiques, cadets de Césarion (fils de César), ainés de Ptolémée. Petits princes élevés dans la pourpre et l’encens du Quartier-Royal, « cité interdite » d’Alexandrie. Rois à deux ans, à six, à douze. Princes éphémères de royaumes imaginaires qu’ils jouent aux dés et aux osselets sur les terrasses du palais. Si fragiles et si jeunes encore lorsque la ville tombe… Tous massacrés par les Romains, sauf Cléopâtre-Séléné, la reine oubliée, qui revient hanter les rêves de la narratrice, exigeant qu’elle raconte au monde leur histoire. Les morts ne demandent qu’à vivre. Comme la Marguerite Yourcenar des Mémoires d’Hadrien, Françoise Chandernagor joue de toutes les armes : érudition, distanciation, empathie, intuition, réflexion sur les rapports entre ambition et destin, vainqueurs et vaincus, opportunisme et aveuglement… Un roman éblouissant qui brasse l’Histoire, en évoque les coups du sort, les amours, les combats, les conquêtes, pour faire jaillir une vérité deux fois millénaire.

 

 

 

17/10/2011

"Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire" de Jonas Jonasson

 

9782258086449.jpg

 

 

 

 

 

Alors que tous dans la maison de retraite s’apprêtent à célébrer dignement son centième anniversaire, Allan Karlsson, qui déteste ce genre de pince-fesses, décide de fuguer. Chaussé de ses plus belles charentaises, il saute par la fenêtre de sa chambre et prend ses jambes à son cou. Débutent alors une improbable cavale à travers la Suède et un voyage décoiffant au cœur de l’histoire du XXe siècle. Car méfiez-vous des apparences ! Derrière ce frêle vieillard en pantoufles se cache un artificier de génie qui a eu la bonne idée de naître au début d’un siècle sanguinaire. Grâce à son talent pour les explosifs, et avec quelques coups de pouce du destin, Allan Karlsson, individu lambda, apolitique et inculte, s’est ainsi retrouvé mêlé à presque cent ans d’événements majeurs aux côtés des grands de ce monde, de Franco à Staline en passant par Truman et Mao…

 

 

 

 

Extraits

 

 

 

 « On se dit qu'il aurait pu se décider avant et qu'il aurait dû au moins avoir le courage de prévenir son entourage de sa décision. « 

 

 

« L'envoyé du gouvernement lui affirma que le président Yudhoyono était un homme très intelligent et responsable.

 

- Voilà qui fait plaisir à entendre, dit Allan. Alors je serai ravi de lui apporter mon aide.

 

Et c'est ce qu'il fit. »

 

 

 

« Le bureau ovale était aussi ovale qu'Allan se l'était imaginé. »

 

 

 

« Même s'il semble improbable de redevenir sobre comme un chameau en une seconde après avoir ingurgité un litre de tequila, c'est pourtant ce qui arriva à Harry Truman. »

 

 

 

10/10/2011

"Pourquoi lire?" de Charles Dantzig

 

Charles Dantzig, Pourquoi lire, Livre, Roman, Littérature

 

 

 

Devant le brio, l’érudition, la drôlerie et l’acuité de cet essai – salutaire ? oui, salutaire – de Charles Dantzig consacré à sa passion prédominante, la lecture, on ne peut que s’incliner, livre à la main, et le citer : « Voilà pourquoi la lecture n’est pas contre la vie. Elle est la vie, une vie plus sérieuse, moins violente, moins frivole, plus durable, plus orgueilleuse, moins vaniteuse, avec souvent toutes les faiblesses de l’orgueil, la timidité, le silence, la reculade. Elle maintient, dans l’utilitarisme du monde, du détachement en faveur de la pensée. Lire ne sert à rien. C’est pour cela que c’est une grande chose. Nous lisons parce que ça ne sert à rien. »

 

 Et ailleurs, des conseils (« ne pas lire Mein Kampf quand on a perdu son emploi depuis des années dans un pays à forte inflation »), des rosseries (« les éditeurs tentent comme ils peuvent de ne pas vendre et de préserver la littérature, rien n’y fait. Ainsi est né Twilight, le premier roman de vampire qui ne soit pas fait avec du sang, mais avec du navet »), des douceurs (Proust), et des ajustements dans les deux sens (Joyce et sa notoriété, l’emploi du verbe savoir chez Marguerite Duras). Et enfin, une conception de la lecture comme « sœur de la littérature », toutes deux marchant ensemble dans un combat contre le temps. Une philosophie de la lecture qui fait s'exclamer, s'enthousiasmer, applaudir, et dont on n'a qu'une envie: (la) relire.

 

 

 

 

 


Charles Dantzig par franceinter

 

Extrait

 

 

 

« La bibliothèque de ma grand-mère maternelle regorgeait d'éditions numérotées, qu'elle appelait « grands papiers », certains portant la signature d'écrivains célèbres. Je trouvais cela prestigieux et s'en augmentait mon amour déjà immense pour cette femme ; il y aurait un livre à écrire sur les écrivains à grand-mère. Il y a les écrivains à mère, comme Albert Cohen. Il y a les écrivains à sœur, comme Flaubert. Il y a les écrivains à père, comme Stendhal ou Dickens. Il y a les écrivains à oncles, comme Roger Nimier. Le dieu des écrivains à grand-mère serait Marcel Proust. Il pouffe en disant des horreurs derrière son gant de chevreau sous le regard éternellement bienveillant d'une vieille dame à cheveux blancs à la fois dure et bonne qui adore lire. Cette grand-mère, enfin, celle du narrateur d'À la recherche du temps perdu, m'a appris l'intérêt des comparaisons apparemment insolites. C'est elle qui trouve des ressemblances entre Mme de Sévigné et Dostoïevski, n'est-ce pas. La mienne m'apprenait comment manipuler les ouvrages précieux, leurs codes et les règles de courtoisie à leur endroit : divers états des gravures au début des volumes, les ouvrir avec précaution, etc., etc. Je caressais le papier Japon impérial, plus doux que de l'ivoire poli, avec volupté. Une des désolations du monde actuel, à part les dictatures théocratiques et les assassinats de peuples - mais non, d'ailleurs, cela a toujours existé, et, la violence humaine étant plus ou moins éternelle et très profonde, c'est à la surface, la si décriée surface où poussent pourtant les fleurs, que se gagnent les vagues moments un peu tendres de la vie, cette désolation oui oui j'y arrive est la fin de la fabrication du papier japon. On a j'espère compensé par d'autres raffinements.

 

Ce n'était pas vers les japons que je courais quand j'étais seul. Le lecteur n'est pas nécessairement un bibliophile, pas plus qu'un bibliophile n'est nécessairement un lecteur. Il suffit de voir la cote des écrivains selon les uns et les autres. Georges Duhamel vaut encore cher chez les libraires d'ancien à cause de ses tirages limités, il ne vaut plus grand-chose au jugement des lecteurs. Tony Duvert n'est pas coté chez les premiers mais a une valeur inestimable chez les seconds. Pour moi, je voulais de l'imprimé qu'on pût souligner et dans les marges duquel on pût suspendre des annotations. On m'avait appris que c'était la meilleure façon de lire, et c'est vrai. Un lecteur n'est pas un consommateur qui ferait disparaître les livres en les mangeant. Quand on dit qu'il dévore, l'image est hasardeuse. Un bon lecteur écrit en même temps qu'il lit. Il entoure, raie, met des appréciations dans tous les interstices laissés libres par l'imprimeur. Si je montrais mes volumes de Proust, on comprendrait pourquoi j'en achète régulièrement de nouvelles éditions. Ce n'est pas par fétichisme. Je dois le faire. Les pages de garde et les marges sont bourrées de lignes manuscrites qui courent comme des lombrics dans tous les sens, s'entortillant jusque dans les marges intérieures ; les lignes mêmes de Proust sont soulignées, encodées, barbouillées. Il n'a pas ajouté autant de paperoles à ses pages que moi d'appréciations. Un bon lecteur est un tatoueur. Il s'approprie, tant soit peu, le bétail des livres. En comparant les annotations d'un même livre par deux lecteurs différents, on comprendrait qu'un livre n'est pas une oeuvre d'art plastique, laquelle se laisse regarder et existe sauf catastrophe plus longtemps que le premier public qui l'a vue. S'il a un sens à peu près unique, celui qu'a voulu l'auteur, chaque lecteur d'un livre lui trouve une résonance particulière. C'est ce qui faisait dire à Paul Valéry : Mes vers ont le sens qu'on leur prête. Celui que je leur donne ne s'ajuste qu'à moi, et n'est opposable à personne. C'est une erreur contraire à la nature de la poésie, et qui lui serait même mortelle, que de prétendre qu'à tout poème correspond un sens véritable, unique, et conforme ou identique à quelque pensée de l'auteur. »

 

26/09/2011

"Dans les forêts de Sibérie" de Sylvain Tesson

 

Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie, Roman, Littérature

 

 

 

Sylvain Tesson, pour rassasier son besoin de liberté, a trouvé une solution radicale et vieille comme les expériences des ermites de la vieille Russie : s’enfermer seul dans une cabane en pleine taïga sibérienne, sur les bords du Baïkal, pendant six mois. De février à juillet 2010, il a choisi de faire l’expérience du silence, de la solitude, et du froid. Sa cabane, construite par des géologues soviétiques dans les années brejnéviennes, est un cube de rondins de trois mètres sur trois, chauffé par un poêle en fonte, à six jours de marche du premier village et à des centaines de kilomètres d’une piste. Vivre isolé du monde nécessite avant tout de s’imposer un rythme. Le matin, Sylvain Tesson lit, écrit, fume, ou dessine. Puis ce sont cinq longues heures consacrées à la vie domestique : il faut couper le bois, déblayer la neige, préparer les lignes de pêche, réparer les avanies de l’hiver… Le défi de six mois d’ermitage, c’est de savoir si l’on réussira à se supporter. En cas de dégoût de soi, nulle épaule où s’appuyer, nul visage pour se lustrer les yeux. L’inspecteur forestier Chabourov qui l’a déposé sur cette grève le premier jour le savait. Il lui a glissé, énigmatique, en se touchant la tempe : « Ici, c’est un magnifique endroit pour se suicider ». La solitude finira par se révéler fertile : quand on n’a personne à qui exposer ses pensées, la feuille de papier est un confident précieux ; le carnet de note, un compagnon poli. C’est ce journal que nous offre à lire Sylvain Tesson. En notant minutieusement, presque quotidiennement, ses impressions face au silence, ses luttes pour survivre dans une nature hostile, ses désespoirs, ses doutes, mais aussi, ses moments d’extase, de paix intérieure et d’osmose avec la nature, Sylvain Tesson nous fait partager une expérience hors du commun. Finalement « la vie en cabane apprend à peupler l’instant, à ne rien attendre de l’avenir et à accepter ce qui advient comme une fête. Le génie du lieu aide à apprivoiser le temps ». Une expérience comme seule la littérature peut la ressaisir afin qu’elle ne soit pas seulement une aventure isolée, mais une aventure exceptionnelle à la portée de tous.

 

 

 

 

 

 

19/09/2011

"La femme au miroir" de Eric-Emmanuel Schmitt

 

51QKew1O5WL__SS500_.jpg

 

 

 

Trois femmes, trois époques. Anne vit à Bruges au temps de la Renaissance, Hanna, dans la Vienne impériale du XXe siècle naissant, Anny, à Hollywood, de nos jours. A chacune est consacré un chapitre. Anne est sur le point de se marier avec Philippe, un beau parti, mais y renonce et s'enfuit dans la forêt où le moine Braindor lui portera secours et la convaincra de s'unir à Dieu. Hanna, elle, s'exprime à travers ses lettres à son ami Gretchen. Elle lui décrit son quotidien ennuyeux dans l'élégante société viennoise, où son mari, le jeune comte Franz von Waldberg, l'exhibe. Enfin Anny, actrice, se retrouve dans le centre médical de Beverly Hills après avoir été accidentée dans une boîte de nuit où elle s'était copieusement enivrée... Toutes trois se sentent profondément différentes de leurs contemporains. Et si elles ne représentaient qu'une seule et même femme ? De retour à la forme romanesque, après des recueils de nouvelles et un livre consacré à Beethoven, Eric-Emmanuel Schmitt signe un étonnant plaidoyer en faveur du beau sexe, de ses failles et de ses forces.

 

 

 

 

 

Extrait

 

"Anne s'approcha de la fenêtre dont on avait ouvert le châssis en papier huilé pour laisser entrer le printemps ; prenant soin de ne pas couper le rayon lumineux, elle se pencha de côté et repéra sur le pavé gras Philippe, la gaîté aux lèvres, qui palabrait avec ses amis venus de Bruges à Saint-André, village où logeait grand-mère Franciska, à une lieue de la grande cité. Oui, vérifiant périodiquement l'ultime étage du logis, il l'attendait, fervent et guilleret.

Cela lui réchauffa le coeur. Elle ne devait point douter !

Anne habitait Bruges depuis un an. Auparavant, elle n'avait connu qu'une ferme isolée, au nord, sous les nuages écrasants, au milieu des terres plates, malodorantes, humides ; elle y avait vécu avec sa tante et ses cousines, son unique famille puisque sa mère était morte en la mettant au monde sans révéler l'identité du père. Tant que son oncle avait dirigé l'exploitation, elle ne s'en était jamais éloignée ; au décès de l'oncle, tante Godeliève avait décidé de regagner Bruges où résidaient ses frères. Non loin, sa mère Franceska coulait ses derniers jours à Saint-André.

Si, pour Godeliève, Bruges avait représenté un rassurant retour aux sources, pour Anne, Ida, Hadewijch et Bénédicte - ses trois cousines -, cela avait constitué un choc : de campagnardes, elles étaient devenues citadines ; et de filles, jeunes filles.

Ida, l'aînée, déterminée à vite lier son sort à un homme, avait abordé les rares garçons disponibles avec une fougue et une audace quasi viriles qui l'avaient desservie. Ainsi Philippe, courtisé dans l'échoppe de souliers où il travaillait, après avoir répondu aux saluts d'Ida, entreprit la conquête d'Anne, lui offrit chaque matin une fleur, révélant sans vergogne à Ida qu'elle lui avait servi de marchepied pour atteindre sa cousine.

Face à cette manoeuvre - somme toute banale -, Ida avait conçu davantage de dépit qu'Anne de fierté. Celle-ci ne portait pas le même regard sur les êtres que ses compagnes : alors que les demoiselles voyaient un éclatant gaillard dans l'apprenti cordonnier, Anne apercevait un enfant qui venait de grandir, haut perché sur ses jambes, surpris par ce nouveau corps qui se cognait aux portes. Il l'apitoyait. Elle décelait en lui ce qu'il tenait d'une fille - ses cheveux, sa bouche tendre, son teint pâle. Sous sa voix basse, timbrée, elle entendait, au détour d'une inflexion, dans l'hésitation de l'émotion, les échos de la voix aiguë du gamin qu'il avait été. Lorsqu'elle allait au marché en sa compagnie, elle contemplait en lui un paysage humain, ondoyant, instable, qui se transformait ; et c'était à cela, surtout, qu'elle s'attachait, elle que passionnait la pousse d'une plante.

"Veux-tu me rendre heureux ?" Un jour, Philippe lui avait posé cette question. En rougissant, elle avait réagi, prompte, sincère :

"Oui, bien sûr !

- Heureux, heureux ? implora-t-il.

- Oui.

- Sois ma femme."

Cette perspective l'enchanta moins : quoi, lui aussi ? Voilà qu'il raisonnait comme sa cousine, comme les gens qui l'assommaient, qui l'ennuyaient. Pourquoi cette convention ? Spontanément, elle négocia :

"Ne crois-tu pas que je puisse te rendre heureux sans t'épouser ?"

Il s'écarta, suspicieux.

"Es-tu ce genre de fille ?

- De quoi parles-tu ?"

Parfois, les garçons montraient des réactions incompréhensibles... Qu'avait-elle dit de scandaleux ? Pourquoi fronçait-il les sourcils en la dévisageant ?

Après une pause, il sourit, soulagé de constater qu'aucune malice ne se cachait derrière la proposition d'Anne. Il reprit :

"Je souhaiterais me marier avec toi.

- Pourquoi ?

- Tout homme a besoin d'une femme.

- Pourquoi moi ?

- Parce que tu me plais.

- Pourquoi ?

- Tu es la plus jolie et...

- Et ?

- Tu es la plus jolie !

- Alors ?

- Tu es la plus jolie !"

Puisqu'elle l'avait sondé sans coquetterie, le compliment n'engendra nulle vanité en elle. De retour chez sa tante, ce soir-là, elle s'interrogea seulement : "Jolie, cela suffit-il ? Lui beau, moi jolie."

Le lendemain, elle le pria d'éclaircir sa pensée :

"Pourquoi toi et moi ?

- Toi et moi, avec nos physiques, nous fabriquerons des enfants magnifiques !" s'exclama-t-il.

Allons bon, Philippe confirmait ce qu'elle redoutait ! Il tenait un langage d'éleveur, celui du fermier accouplant ses meilleures bêtes afin qu'elles se multiplient. Entre les humains, c'était donc cela, l'amour ? Rien d'autre ? Si elle avait eu une mère pour en discuter...

Se reproduire ? Voilà ce pour quoi les femmes qui l'entouraient affichaient tant d'impatience. Même l'indomptable Ida ?

A cette demande en mariage, Anne, songeuse, ne répondit pas. L'ardent Philippe lut un consentement dans cette placidité.

Avec ivresse, il commença à annoncer leur union, confiant son aubaine à chacun.

Dans la rue, on félicita Anne, laquelle, surprise, ne démentit pas. Ensuite, ses cousines la congratulèrent, y compris Ida qui se réjouissait que sa séduisante cousine disparût du marché des rivales. Enfin, tante Godeliève battit des mains, jubilante, les paupières débordant de larmes, apaisée d'avoir accompli son devoir - emmener la fille de sa regrettée soeur jusqu'à l'autel. En face de cette âme charitable, pour éviter de la décevoir, Anne, piégée, se contraignit au mutisme.

Ainsi, faute de déni, le malentendu prit les couleurs d'une vérité : Anne allait épouser Philippe.

Chaque jour, elle trouvait plus farfelu que ses proches manifestassent un tel enthousiasme. Persuadée qu'un élément essentiel lui échappait, elle laissa Philippe s'enhardir, l'embrasser, la serrer.

"Tu n'aimeras que moi, rien que moi !

- Impossible, Philippe. J'en aime déjà d'autres.

- Pardon ?

- Ma tante, mes cousines, grand-mère Franciska.

- Un garçon ?

- Non. Mais j'en connais peu, j'ai manqué d'occasions."

Quand elle lui fournissait ces précisions, il la considérait, méfiant, incrédule ; puis, parce qu'elle soutenait son regard sans ciller, il finissait par éclater de rire.

"Tu me fais marcher et moi je galope ! Oh, la vilaine qui m'effraie... Quelle rusée ! Tu sais te débrouiller, toi, avec un homme, pour qu'il s'entête, qu'il s'entiche davantage, qu'il ne pense qu'à toi."

Saisissant mal son raisonnement, elle n'insistait pas, d'autant que, dans cet état de trouble, il se collait à elle, l'oeil brillant, la lèvre frémissante ; or elle prenait plaisir à fondre entre ses bras, elle appréciait sa peau, son odeur, la fermeté de son corps fiévreux ; plaquée contre lui, enivrée, elle éloignait ses doutes.

Dans la mansarde, une ombre s'étira. La densité de la chambre avait changé."

 

 

 

12/09/2011

"Tout, tout de suite" de Morgan Sportès

 

41R8XjetEYL__SS500_.jpg

 

 

 

 

Vous qui entrez ici, laissez toute espérance. Ce livre est une autopsie: celle de nos sociétés saisies par la barbarie.

 

En 2006, après des mois de coups tordus et d’opérations avortées, une petite bande de banlieue enlève un jeune homme. La rançon exigée ne correspond en rien au milieu plutôt modeste dont ce dernier est issu. Mais le choix de ses agresseurs s’est porté sur lui parce que, en tant que Juif, il est supposé riche. Séquestré vingt-quatre jours, soumis à des brutalités, il est finalement assassiné.

 

Les auteurs de ce forfait sont chômeurs, livreurs de pizzas, lycéens, délinquants. Certains ont des enfants, d’autres sont encore mineurs. Mais la bande est soudée par cette obsession morbide: «Tout, tout de suite.»

 

Morgan Sportès a reconstitué pièce par pièce leur acte de démence. Sans s’autoriser le moindre jugement, il s’attache à restituer leurs dialogues confondants d’inconscience, à retracer leur parcours de fast-foods en cybercafés, de la cave glaciale où ils retiennent leur otage aux cabines téléphoniques d’où ils vocifèrent leurs menaces, dans une guerre psychologique avec la famille de la victime au désespoir et des policiers que cette affaire, devenue hautement «politique», met sur les dents.

 

 

Indigence intellectuelle et morale au milieu de l’indigence architecturale et culturelle: il n’y a pas de mot pour décrire l’effroyable vide que la société a laissé se creuser en son sein, et qui menace de l’aspirer tout entière. Pas de mot. Il fallait un roman.

 

 

 

 

 

26/07/2011

"L'étrange voyage de Monsieur Daldry" de Marc Levy

 

book_coverfull_l_etrange_voyage_de_monsieur_daldry_187554.jpg

 

 

 

“ L'homme qui va le plus compter dans ta vie vient de passer dans ton dos. Pour le retrouver, tu devras entreprendre un long voyage et rencontrer les six personnes qui te mèneront jusqu'à lui… Il y a deux vies en toi, Alice. Celle que tu connais et une autre, qui t'attend depuis longtemps. ”

Londres 1950

Alice mène une existence tranquille, entre son travail qui la passionne et sa bande d'amis, tous artistes à leurs heures. Pourtant, la veille de Noël, sa vie va être bouleversée. Au cours d'une virée à la fête foraine de Brighton, une voyante lui prédit un mystérieux avenir. Alice n'a jamais cru à la voyance, mais elle n'arrive pas à chasser ces paroles de son esprit, et ses nuits se peuplent de cauchemars qui semblent aussi réels qu'incompréhensibles.

Son voisin de palier, Monsieur Daldry, célibataire endurci, gentleman excentrique et drôle, aux motivations ambigües, la persuade de prendre au sérieux la prédiction de la voyante et de retrouver les six personnes qui la mèneront vers son destin.

De Londres à Istanbul, il décide de l'accompagner dans un étrange voyage…

 

02/05/2011

"Le cimetière de Prague" d'Umberto Eco

 

51c0NUKSqVL__SS500_.jpg

 

Trente ans après Le Nom de la rose, Umberto Eco nous offre le grand roman du XIXème siècle secret. De Turin à Paris, en passant par Palerme, nous croisons une sataniste hystérique, un abbé qui meurt deux fois, quelques cadavres abandonnés dans un égout parisien. Nous assistons à la naissance de l'affaire Dreyfus et à la création de l'évangile antisémite, Les Protocoles des sages de Sion. Nous rencontrons aussi des jésuites complotant contre les francs-maçons, des carbonari étranglant les prêtres avec leurs boyaux. Nous découvrons les conspirations des renseignements piémontais, français, prussien et russe, les massacres dans le Paris de la Commune où l'on se nourrit d'illusions et de rats, les coups de poignard, les repaires de criminels noyés dans les vapeurs d'absinthe, les barbes postiches, les faux notaires, les testaments mensongers, les confraternités diaboliques et les messes noires...

Les ingrédients sont donc réunis pour faire de ce savoureux feuilleton un diabolique roman d'apprentissage. Tout est vrai ici, à l'exception de Simon Simonini, protagoniste dont les actes ne relèvent en rien de la fiction mais ont probablement été le fait de différents auteurs. Qui peut, cependant, l'affirmer avec certitude ? Lorsque l'on gravite dans le cercle des agents doubles, des services secrets, des officiers félons, des ecclésiastes peccamineux et des racistes de tous bors, tout peut arriver...

 

 

16/06/2010

"Le fils du rebelle" d'Alexandra Lapierre

 

9782266197274R2

 

 

À la cour du tsar Nicolas, l'histoire vraie d'un prince du Caucase déchiré entre l'honneur et l'amour

Dilemme cornélien, entre les plaines du Caucase et les lustres du Palais d'hiver…

En 1839, au coeur des montagnes du Caucase, les cavaliers musulmans résistent à l'invasion des armées du tsar Nicolas Ier. Contraints de négocier avec les Russes, ils leur remettent le fils aîné de leur imam, garant de leur bonne foi durant les pourparlers de paix. Mais les Russes, au mépris de la parole donnée, enlèvent le petit garçon âgé de huit ans, et l'envoient à Saint-Pétersbourg. L'enfant y connaît une vie d'angoisses, de déchirures et de découvertes. Le Tsar, touché par sa dignité, le fait instruire avec ses propres fils. Il devient un lettré, peintre, musicien, excellent officier.


Cependant, il ne renie pas ses origines et reste fidèle à l'Islam. Jusqu'au jour où il tombe amoureux... Écartelé entre deux cultures et deux fidélités, le prince Djemmal-Eddin se trouve alors confronté à un impossible choix, dans un conflit intérieur où l'amour et l'honneur se combattent.

 

Le roman historique évoque l’existence d’un homme dont les choix impliquent de lourdes conséquences politiques, un homme qui sacrifie sa vie, son amour, pour sauver d’autres vies. Un homme d’honneur, déchiré entre le respect dû à son père, l’imam, et l’amour du tsar bienveillant car, fort de l’enseignement russe, il est devenu profondément pacifiste alors que pour Shamil, toute négociation signifie la reddition, la défaite.

Brinquebalé par les vicissitudes de l’histoire, Djemmal-Eddin représente également une époque violente où la trahison de la parole donnée a de terribles conséquences, où la religion qui régit la vie conduit parfois à la violence.

A travers ce récit passionnant, Alexandra Lapierre conte les prémices de la Guerre Sainte.