12/05/2010

La Complainte de Pablo Neruda (Jean Ferrat)

 

 

Jean Ferrat
COMPLAINTE DE PABLO NERUDA
Poème d'Aragon

Je vais dire la légende
De celui qui s'est enfui
Et fait les oiseaux des Andes
Se taire au coeur de la nuit

Le ciel était de velours
Incompréhensiblement
Le soir tombe et les beaux jours
Meurent on ne sait comment

Comment croire comment croire
Au pas pesant des soldats
Quand j'entends la chanson noire
De Don Pablo Neruda

Lorsque la musique est belle
Tous les hommes sont égaux
Et l'injustice rebelle
Paris ou Santiago

Nous parlons même langage
Et le même chant nous lie
Une cage est une cage
En France comme au Chili

Comment croire comment croire
Au pas pesant des soldats
Quand j'entends la chanson noire
De Don Pablo Neruda

Sous le fouet de la famine
Terre terre des volcans
Le gendarme te domine
Mon vieux pays araucan

Pays double où peuvent vivre
Des lièvres et des pumas
Triste et beau comme le cuivre
Au désert d'Atacama

Comment croire comment croire
Au pas pesant des soldats
Quand j'entends la chanson noire
De Don Pablo Neruda

Avec tes forêts de hêtres
Tes myrtes méridionaux
Ô mon pays de salpêtre
D'arsenic et de guano

Mon pays contradictoire
Jamais libre ni conquis
Verras-tu sur ton histoire
Planer l'aigle des Yankees

Comment croire comment croire
Au pas pesant des soldats
Quand j'entends la chanson noire
De Don Pablo Neruda

Absent et présent ensemble
Invisible mais trahi
Neruda que tu ressembles
À ton malheureux pays

Ta résidence est la terre
Et le ciel en même temps
Silencieux solitaire
Et dans la foule chantant

Comment croire comment croire
Au pas pesant des soldats
Quand j'entends la chanson noire
De Don Pablo Neruda

 

 


 

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D'origine modeste, le poète chilien Neftali Ricardo Reyes dit Pablo Neruda commence à écrire dès l'adolescence et publie son premier recueil "Crépusculaire" en 1923. Il mène de front une carrière littéraire et politique : sa vie sera marquée par les voyages et l'exil. Dès 1927, Pablo Neruda occupe plusieurs postes consulaires et est élu sénateur des provinces minières du Nord du Chili en 1945. Communiste, les persécutions du président de la République, Gabriel González Videla, l'obligent à fuir son pays. En 1970, il est nommé ambassadeur du Chili du président socialiste Allende. En 1971, il reçoit le prix Nobel de littérature pour une oeuvre poétique colossale teintée de lutte politique et de révolte avec le "Chant général" (1950), mais aussi d'un lyrisme délicat avec "Vingt poèmes d'amour" et "Une chanson désespérée" (1924). Neruda est aussi le poète de la terre et de l'amour. Il meurt peu après le putsch militaire de septembre 1973 qui renverse le gouvernement socialiste et instaure la dictature de Pinochet.

 

 

04/04/2010

Nul ne guérit de son enfance (Jean Ferrat)

 

 

Sans que je puisse m'en défaire
Le temps met ses jambes à mon cou
Le temps qui part en marche arrière
Me fait sauter sur ses genoux
Mes parents l'été les vacances
Mes frères et s?urs faisant les fous
J'ai dans la bouche l'innocence
Des confitures du mois d'août

Nul ne guérit de son enfance

Les napperons et les ombrelles
Qu'on ouvrait à l'heure du thé
Pour rafraichir les demoiselles
Roses dans leurs robes d'été
Et moi le nez dans leurs dentelles
Je respirais à contre-jour
Dans le parfum des mirabelles
L'odeur troublante de l'amour

Nul ne guérit de son enfance

Le vent violent de l'histoire
Allait disperser à vau-l'eau
Notre jeunesse dérisoire
Changer nos rires en sanglots
Amour orange amour amer
L'image d'un père évanouie
Qui disparut avec la guerre
Renaît d'une force inouie

Nul ne guérit de son enfance

Celui qui vient à disparaître
Pourquoi l'a-t-on quitté des yeux
On fait un signe à la fenêtre
Sans savoir que c'est un adieu
Chacun de nous a son histoire
Et dans notre c?ur à l'affût
Le va-et-vient de la mémoire
Ouvre et déchire ce qu'il fût

Nul ne guérit de son enfance

Belle cruelle et tendre enfance
Aujourd'hui c'est à tes genoux
Que j'en retrouve l'innocence
Au fil du temps qui se dénoue
Ouvre tes bras ouvre ton âme
Que j'en savoure en toi le goût
Mon amour frais mon amour femme
Le bonheur d'être et le temps doux

Pour me guérir de mon enfance

13/03/2010

Jean Ferrat

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Jean Ferrat, dès ses débuts, orientera son inspiration dans deux directions : l'engagement social et la poésie. Il ne chante pas pour passer le temps, déclare-t-il. Toujours, il cherchera à donner à ses chansons une signification militante derrière le texte populaire. Ferrat a mis en musique de nombreux poèmes de Louis Aragon.

Ma Môme (1960)

Ma môme, elle joue pas les starlettes,

Elle met pas des lunettes, de soleil.

Elle pose pas pour les magazines,

Elle travaille en usine, à Créteil.

 

Il évoque, à une époque où cela était encore dérangeant, la déportation. Sa chanson sera déconseillée de passage sur les radios, mais le public suivra, et l'album Nuit et brouillard obtiendra le prix de l'Académie Charles-Cros.

Nuit et brouillard (1963)

Ils étaient vingt et cent, ils étaient des milliers,

Nus et maigres, tremblants, dans ces wagons plombés,

Qui déchiraient la nuit de leurs ongles battants,

Ils étaient des milliers, ils étaient vingt et cent.

et surtout ces vers qui firent en leur temps couler beaucoup d'encre :

Je twisterais les mots s'il fallait les twister,

Pour qu'un jour les enfants sachent qui vous étiez.

 

Il chante l'Ardèche, région chère à son cœur et fait de cet hommage à la France paysanne un de ses plus grands succès. Il s'installe à Antraigues-sur-Volane, qu'il ne quittera plus, y devenant même plus tard conseiller municipal.

La Montagne (1964)

Ils quittent un à un le pays, pour s'en aller gagner leur vie,

Loin de la terre où ils sont nés. Depuis longtemps qu'ils en rêvaient,

De la ville et de ses secrets, du formica et du ciné.

 

Il a toujours été proche des idées du parti communiste français mais jamais encarté et reste cependant critique envers l'URSS.

Camarade (1970)

C'est un nom terrible, camarade

C'est un nom terrible à dire

Quand, le temps d'une mascarade,

Il ne fait plus que frémir

Que venez-vous faire, camarade

Que venez-vous faire ici

Ce fut à cinq heures dans Prague

Que le mois d'août s'obscurcit

 

Comme et avec son ami Georges Coulonges, il y préfère la révolte des humbles, des simples gens, encore une fois, il est interdit de télévision.

Potemkine (1965)

M'en voudrez-vous beaucoup si je vous dis un monde

Qui chante au fond de moi au bruit de l'océan

M'en voudrez-vous beaucoup si la révolte gronde

Dans ce nom que je dis au vent des quatre vents

Ma mémoire chante en sourdine : Potemkine.

Ils étaient des marins, durs à la discipline

Ils étaient des marins, ils étaient des guerriers.

Et le cœur d'un marin, au grand vent se burine

Ils étaient des marins sur un grand cuirassé

Après un voyage à Cuba qui le marque profondément et d'où il rapportera ses célèbres moustaches, c'est Mai 68 et ses événements qu'il vivra intensément.

Jean Ferrat retourne à sa passion pour la poésie; il met en musique Louis Aragon d'une façon magistrale, redonnant à la poésie une popularité perdue.

Que serais-je sans toi (1965)

Que serais-je sans toi, qui vins à ma rencontre,

Que serais-je sans toi, qu'un cœur au bois dormant.

Que cette heure arrêtée au cadran de la montre,

Que serais-je sans toi, que ce balbutiement.

 

Dans les années 1970, Jean Ferrat se fait plus rare, chaque nouvel album est un véritable événement et ses chansons sont commentées comme de véritables prises de position intellectuelle. Il affectionne les chansons qui font passer des messages forts tout en reposant sur un texte subtil et imagé au point d’en devenir parfois allégorique :

Et pour l’exemple (1971)

On l'a cloué

Et sa misère

Sur un mur blanc au grand soleil

Un clou au cœur

Et pour l'exemple

Il a saigné sur le soleil

Dans le ciel blanc

Les oiseaux noirs

Chantent sa mort

...

Vous ne voyez

Que son espoir

Sur le soleil

Que votre espoir

Au grand soleil

 

Durant ces années-là Ferrat fustige les guerres coloniales dans Un air de liberté, attaquant nommément Jean d'Ormesson et suscite encore la polémique.


Un air de liberté (1975)

Ah monsieur d'Ormesson,

Vous osez déclarer

Qu'un air de liberté

Flottait sur Saïgon

Avant que cette ville s'appelle Ville Ho-Chi-Minh.

 

Il est encore une fois en phase avec son temps, rappelant la proximité entre deux importants combats révolutionnaires : la lutte sociale et la lutte féministe en plein essor.

La femme est l'avenir de l'homme (1975)

Le poète a toujours raison, Qui voit plus haut que l'horizon

Et le futur est son royaume. Face à notre génération

Je déclare avec Aragon, la femme est l'avenir de l'homme.

 

Il entreprend le réenregistrement de tous ses titres et sort une compilation de 11 volumes en 1980. Le nouvel album qu'il sort alors fait sensation et reflète le recul de plus en plus grand qu'il prend vis-à-vis du parti communiste de l'URSS. Néanmoins, il reste toujours fidèle au parti communiste français, qu'il avait rejoint dans sa jeunesse.

Et pour le plaisir, écoutons "Aimer à en perdre la raison"

Aimer à perdre la raison
Aimer à n'en savoir que dire
A n'avoir que toi d'horizon
Et ne connaître de saisons
Que par la douleur du partir
Aimer à perdre la raison

Ah c'est toujours toi que l'on blesse
C'est toujours ton miroir brisé
Mon pauvre bonheur, ma faiblesse
Toi qu'on insulte et qu'on délaisse
Dans toute chair martyrisée

Aimer à perdre la raison
Aimer à n'en savoir que dire
A n'avoir que toi d'horizon
Et ne connaître de saisons
Que par la douleur du partir
Aimer à perdre la raison

La faim, la fatigue et le froid
Toutes les misères du monde
C'est par mon amour que j'y crois
En elle je porte ma croix
Et de leurs nuits ma nuit se fonde

Aimer à perdre la raison
Aimer à n'en savoir que dire
A n'avoir que toi d'horizon
Et ne connaître de saisons
Que par la douleur du partir
Aimer à perdre la raison