09/10/2009

Prix Nobel de Littérature 2009 : Herta Müller

 

354px-Herta_Müller_2007

 

 

 

L'Allemande d'origine roumaine Herta Müller s'est vue attribuer, jeudi 8 octobre, le prix Nobel de littérature 2009. Elle est récompensée pour avoir "avec la densité de la poésie et la franchise de la prose, dépeint l'univers des déshérités", a précisé l'Académie Nobel.

C'est le troisième auteur de langue allemande en dix ans à être récompensé, après l'Allemand Günter Grass, en 1999 et l'autrichienne Elfried Jelinek, en 2004.

Née le 17 août 1953 à Nitchidorf, dans la province de Banat en Roumanie, au sein de la minorité allemande des Souabes, Herta Müller a étudié la littérature allemande et roumaine entre 1973 et 1976 à Timisoara. Après quoi, elle devient traductrice dans une usine de machines industrielles.

Proche dans sa jeunesse d'un groupe d'écrivains germanophones perçu par le régime de Nicolae Ceaucescu comme un "ferment d'opposition", elle est licenciée parce qu'elle avait refusé de collaborer pour la Securitate (les services secrets roumains) mais aussi mise sur écoute et menacée à maintes reprises, elle quitte la Roumanie en 1987 pour l'Allemagne de l'Ouest.

Peu connue du grand public jusqu'au début des années 2000, Herta Müller a été découverte et saluée par la critique dès 1984, avec la parution d'un recueil de récits, Bas-fonds, qu'elle avait réussi à faire sortir clandestinement de Roumanie.

Bien qu'elle vive depuis 1987 à Berlin, Herta Müller continue néanmoins à écrire sur son expérience roumaine. "En ce qui me concerne l'expérience essentielle de ma vie, a-t-elle eu l'occasion d'expliquer, c'est en Roumanie que je l'ai faite, sous la dictature. Le fait de vivre à plusieurs centaines de kilomètres de la Roumanie, ne me fera pas oublier ce que j'y ai vécu. En partant, j'ai emporté mon passé et il faut dire qu'en Allemagne la crainte de la dictature est toujours là".

"J'ai dû apprendre à vivre en écrivant et non vice-versa. Je voulais vivre à la hauteur de mes rêves, c'est tout. L'écriture fut alors pour moi une manière d'exprimer ce que je ne pouvais pas vivre effectivement. "

Parmi ses principaux livres traduits en français figurent L'Homme est un grand faisan sur terre (Maren Sell, 1991 et " Folio, 1997) et La Convocation (Ed. Métailié, 2001), où elle dépeint à mots forts et tendus la Roumanie de Ceaucescu et les années de peur et de terreur de son régime.

"Ses romans donnent avec leurs détails ciselés une image de la vie quotidienne dans une dictature pétrifiée", a souligné l'Académie suédoise.

Depuis 1995, Herta Müller est membre de l'Académie allemande de langue et littérature (Deutsche Akademie fûr Sprache und Dicthung).

 

Le renard était déjà le chasseur


Le renard était déjà le chasseur


Dans la Roumanie de Ceausescu, Adina s'aperçoit que des inconnus découpent
  jour après jour, en son absence, la fourrure de renard qui décore son appartement. A cause de cette menace, la jeune enseignante proche d'auteurs-compositeurs dissidents se sait espionnée par les services secrets et découvre qu'une de ses amies fréquente justement un officier de la securitate. Le renard est le chasseur. Les victimes se rapprochent de leurs bourreaux, les amis disparaissent ou se trahissent, et la chute du dictateur n'y changera pas grand-chose. Herta Müller réussit magistralement à nous faire vivre les difficultés matérielles et existentielles qu'elle a bien connues dans un contexte totalitaire où l'expression ne pouvait guère échapper à l'oppression. Rarement l'expérience de la dictature a atteint une telle intensité poétique. Où commence la liberté? Où finit le compromis? Rythmée comme un coeur qui bat, sa prose aux métaphores concises évoque la grandeur et la misère d'un être humain dont les choix, au positif comme au négatif, sont dictés par la peur et l'humiliation.


L'homme est un grand faisan sur terre


L'homme est un grand faisan sur terre


Roumanie. Depuis que le meunier Windisch veut émigrer, il voit la fin partout dans le village. Peut-être n'a-t-il pas tort. Les chants sont tristes, on voit la mort au fond des tasses, et chacun doit faire la putain pour vivre, a fortiori pour émigrer. Windisch a beau livrer des sacs de farine, et payer, le passeport promis se fait toujours attendre. Sa fille Amélie se donne au milicien et au pasteur, dans le même but. Un jour, ils partiront par l'ornière grise et lézardée que Windisch empruntait pour rentrer du moulin. Plus tard, ils reviendront, un jour d'été, en visite, revêtus des vêtements qu'on porte à l'Ouest, de chaussures qui les mettent en déséquilibre dans l'ornière de leur village, avec des objets de l'Ouest, signe de leur réussite sociale, et, «sur la joue de Windisch, une larme de verre».

 

La convocation


La convocation


Herta Müller est née en Roumanie. Elle déclare: «Dans le village où j'ai grandi il n'y avait pas de Roumains. Je n'ai appris le roumain qu'à l'école comme une langue étrangère... A Timisoara, la langue de l'écriture coexiste avec le dialecte (souabe) et la langue véhiculaire (roumain). A cela s'ajoutait la langue de bois du régime qui a détourné le langage à son profit. D'où notre vigilance pour éviter les mots ou les concepts violés ou souillés par la politique... Pour écrire notre réalité, nous devions sans cesse chercher un langage innocent.» Cette exigence donne aux textes de Herta Müller une saveur et une atmosphère très particulières, la force des images contrastant avec la sobriété et la concision du propos. La narratrice, ouvrière dans une usine de confection qui travaille pour l'Italie, a été convoquée par la Securitate. Elle est dans le tramway et lutte pour ne pas se laisser entraîner par son angoisse et le sentiment d'humiliation que son interrogateur va s'ingénier à provoquer dès son entrée. Elle porte la blouse de son amie disparue, elle veut résister. Pendant le trajet, elle voit en flash-back les principaux épisodes de sa vie, elle regarde aussi les passagers autour d'elle. Le tramway ne s'arrête pas à la station où elle doit descendre et elle décide de ne pas se rendre à la convocation.