30/11/2009

"Couleur du temps" de Jean d'Ormesson

 

 

9782350871141

 

Dans ce nouveau volume de ses chroniques pour la presse, au fil d'articles qui couvrent une soixantaine d'années, Jean d'Ormesson se ressemble d'un bout à l'autre. Il est de la même eau, très tôt. Lucide et littéraire. Ludique, tout pénétré de l'évidence de notre finitude. Il suffit de relire son article sur le ski datant de 1962 : filer à fond de train dans la neige, c'est inutile, « Oui, c'est inutile comme la vie. Et c'est grisant comme elle ». C'est couru ! Qu'on n'attende pas de lui une des croisades du siècle. Sa grande cause, c'est la littérature.

Certes, au début de cette anthologie, il est beaucoup question de culture, d'idées générales : déclin de la France, perte de notre hégémonie culturelle, crise du roman ? Jean d'Ormesson évite tout parti pris polémique. Ses idées générales sont loyales. Sa pensée est celle de l'honnête homme, tolérant, ouvert. Libertin au sens propre. C'est énorme. Mais moi qui n'ai plus d'opinions générales, mes morceaux préférés sont les plus singuliers. C'est lorsque l'auteur célèbre tel paysage, tel écrivain qu'il est le meilleur. Débarrassé de l'équité, envoûté par son sujet, incarné. Il n'aimerait parler que de « l'été, des mots et du bonheur». Voici l'été, les pages siciliennes sur Sélinonte : «Le soir tombait sur Sélinonte…» D'Ormesson a des ailes quand il aborde ses îles. Chateaubriand ne saurait tarder : «Il y a des génies idiots, Chateaubriand est un génie intelligent.» Si Chateaubriand est une sorte de jumeau idéal, ce n'est pas seulement parce que c'est l'icône de l'amant, c'est aussi parce qu'il possède une conscience aiguë du temps, du posthume, de la poussière des âges. C'est surtout un destin incrusté dans un style.

Sur les amours de Chateaubriand et de tant d'autres, d'Ormesson ne tarit pas. Il a parcouru mille fois le dortoir des écrivains. Sa lampe de poche ne rate rien. La vraie vie ne se passe pas sur le forum mais dans les lits. Qui couche avec qui, c'est la clé. Tout romancier le sait. Une des plus belles chroniques raconte l'amour de Drieu la Rochelle et de Victoria Ocampo : «Elle est surtout grande, très belle, merveilleuse d'intelligence et elle s'habille chez Chanel.» Le soir de son suicide, Drieu conclut : «Tu ne sais pas comme est bien ma mort, par une nuit superbe, ma fenêtre grande ouverte sur Paris.» Le lit est légendaire. À cet égard : lisez cet article passionnant de 1961 sur l'impossibilité contemporaine de la passion qui se nourrit d'obstacles, mort du mythe : «Il n'y a plus de passion parce que nous couchons tous ensemble !»

D'Ormesson campe ses portraits chéris : Custine, Louÿs, Mauriac, Montherlant, Aron, Soljenitsyne, superbe évocation de Borges : « Et voilà longtemps que Borges ne lit plus rien, comme Œdipe, comme Homère le poète est aveugle. » D'Ormesson se régale des joyaux de notre langue. C'est un rapport talismanique. De sang à sang. D'essence à essence. C'est fluidique. Il vit, il baigne entouré de ses phares. Car la littérature nous gratifie d'une vie plus vaste, plus passionnée que notre intermède biologique. Jean d'Ormesson, le groupie idolâtre, allume chaque article comme un briquet pour éclairer tous les concerts de la littérature. Il y a un portrait de Marc Fumaroli accolé à celui d'Édith Piaf : sexy ! « Notre Villon à nous, je crois bien que c'est elle. » Évidemment !... Se télescopent Julien l'Apostat, Sadate assassiné et Arsène Lupin, le chouchou de Jean. Viennent deux portraits confrontés, trait à trait, de d'Ormesson lui-même et du bagnard Papillon ou comment la bourgeoisie chic engendre des mythes de pacotille. Tiens ! L'article le plus ancien du livre (1948) est une définition du bourgeois. Ni prolétaire ni bourgeois, Jean d'Ormesson c'est salut l'artiste. Le ski ! Son livre est un slalom entre les styles.


 

 

20:00 Écrit par Boubayul dans Culture(s) | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : jean d ormesson, couleur du temps |  Facebook |