22/03/2011

20 ans après, Gainsbourg-Gainsbarre est toujours vivant...

 

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"Dieu est un fumeur de havanes

C'est lui-même qui m'a dit

Que la fumée envoie au Paradis..."

 

 

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Serge Gainsbourg, voilà vingt ans, sans provoc, sans frime, tout seul comme un grand, a mis sa mort en accord avec sa vie. On lui avait posé la question, un soir à la télévision : "Comment aimerais-tu mourir ?" Il avait répondu derrière le nuage de sa Gitane, en souriant : "Moi ? J'aimerais mourir vivant." Pari gagné. "L'homme à la tête de chou" laisse une jeunesse en larmes, qui l'avait plébiscité à son dernier Zénith en 1989. Il avait alors plus de trente années au compteur de sa gloire, les mains tremblantes et le poil gris, mais rien de vieux, d'abîmé, d'abdiqué dans ses musiques, dans ses chansons, toutes ses chansons d'amour, de hargne et de lumière. Une œuvre, mon p'tit gars, ça s'appelle comme ça.

 

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Longtemps, Lucien Ginzburg s'est cru peintre; il ne s'accordera jamais le droit de se réjouir de s'être trompé. A trente ans donc, en 1959, il va s'asseoir derrière un piano, comme son père l'avait fait avant lui. Au Milord l'Arsouille, cabaret "rive gauche", intime et bon enfant, qu'anime Francis Claude. Quand le jeune homme pâle joue Gershwin ou Cole Porter, on l'écoute un peu, il ferme toujours les yeux. Il écrit aussi des chansons, paraît-il, mais refuse de les chanter. Chaque soir, on l'en prie, il secoue la tête, non, non. Un jour, tout de même, il se lève, aussi blême qu'un condamné. Des yeux étirés d'amandes noires, une intensité inquiète, quelque chose de Kafka. La première chanson qu'il livre, d'une voix bizarre, pas gracieuse, d'une langueur impérieuse, insolitement mélodieuse, laisse pantois. Elle a tout pour elle, rythme, contenu, compassion, ironie. C'est " le poinçonneur des Lilas, le gars qu'on croise et qu'on n'regarde pas... "

 

 

 

 

A l'époque, la chanson "à texte" tient encore le haut du pavé, mais ce texte-là est différent, sort des codes, des clichés bien pensants. Drôle et déchirant, il ne doit rien à personne si ce n'est un léger tribut d'admiration et de reconnaissance à Boris Vian, celui qui a encouragé et pressenti, aussitôt tout compris et l'a dit.

Boris Vian a eu raison. En plus de trois décennies et plus de trois cents chansons, Gainsbourg, qui s'estimait en sursis depuis que, "en 1942 on lui avait cousu une étoile de shérif sur la poitrine" et que, en plus, il s'était réfugié un moment, par hasard, dans un village tout proche d'Oradour-sur-Glane, n'a pas cessé de caracoler, gouailleur et ténébreux, sur la crête des vagues musicales.

Même lorsqu'elles n'étaient pas à son goût, il les a toutes récupérées, annexées, au bon moment, endossant successivement – sans paraître jamais déguisé – les costumes jazzy, pop, yé-yé, rock, afro-cubain, reggae, funky. Intelligence, faculté d'adaptation, compétence musicale, certes. Mais, mieux que cela, plus que tout, adéquation des rythmes du temps collectif à des mots rien qu'à lui.

 

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Chez Gainsbourg, ce sont les mots qui dansent et la musique les suit, les mots à double sens, les mots à double fond. Jeux de rimes, calembours cascadants, "Baby alone in Babylone", assonances, onomatopées, "Shebam ! Pow ! Blop ! Wzz !", allitérations, embrassements torrides, enjambements câlins, jouissive prosodie, "J'avoue, j'en ai bavé, pas vous..", vers essentiels, "Le soleil est rare et le bonheur aussi", envolées rimbaldiennes d'un exégète de Verlaine,

"Ils rêvent de hijacks et d'accidents d'oiseaux

Les naufrageurs naïfs armés de sarbacanes

Qui sacrifient ainsi au culte du Cargo

En soufflant vers l'azur et les aéroplanes".

 

 

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Erotomane militant mais jamais pornographe, Gainsbourg ne voudra jamais guérir du syndrome de Lolita. Quand, de temps en temps, il n'y a pas de place pour lui au mât doré des hit-parades, il se fait tailleur pour dames en devenir, adolescentes rêvées, androgynes divines, fantasmes murmurants à qui il demanda beaucoup et donna énormément. Elles devaient être belles et avoir peu de voix, ou mieux encore une voix qui ne chanterait pas, qui soupirerait, chuchoterait, expirerait en de jolis abandons de chaton étranglé, en quelque sorte, l'inspirerait.

De France Gall à Vanessa Paradis, sans oublier Anna Karina "sous le soleil exactement, pas à côté, pas n'importe où", ou Isabelle Adjani dans son petit pull marine au fond de la piscine. Ou Charlotte, for ever.

 

 

 

Sans oublier, évidemment, Brigitte Bardot. En 1968, elle n'a "besoin de personne en Harley Davidson". La chevauchée solitaire de ce "terrible engin" n'est pas qu'explicitement sexy, elle est prémonitoire et projette BB vers d'autres solitudes à venir... "Je t'aime moi non plus" : titre de pure poésie, c'est-à-dire de fulgurante vérité.

 

 

 

Entre les "Je vais et je viens", les râles, les coups de reins, des vers magnifiques, qui, sans qu'on le sache, désamorcent le scandale. La beauté ne peut être choquante, c'est toujours la leçon de l'art.

"Comme la vague irrésolue...                                            

Tu es la vague moi l'île nue...

L'amour physique est sans issue."

 

 

 

 

  

La chanson a été écrite pour Bardot. Elle sera lancée le 22 janvier 1969 par la vraie dame de cœur, Jane Birkin. 6 250 000 exemplaires vendus et l'anathème du Vatican. Tout est bien.

 

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A partir de là, le succès ne lâche plus Gainsbourg, qui, au fil des ans, laisse lentement Gainsbarre le rejoindre. Qui est ce Gainsbarre chaloupant de plateaux de télé en virées nocturnes, les doigts roussis de nicotine comme par un mortel henné. Ce Gainsbarre qui multiplie les propos minutieusement pâteux et les bras d'honneur approximatifs, qui va faire le coup de poing contre les paras à Strasbourg à la santé d'une triomphante Marseillaise reggae, Aux armes et caetera..., qui brûle un billet de 500 francs en direct à la télévision. Le public s'en fout. Il comprend, il admet, il admire même ce "cacaboudisme" sexagénaire qui n'enlève rien au talent unique, inaltéré, qui laisse l'œuvre aller son chemin, grandir, s'épanouir, s'imposer dans sa totalité avant le verdict évident de la postérité. Il sait, le public, que ces enfantillages pathétiques ne sont que l'expression d'une pudeur chagrinée, la manifestation souvent "jouée", exagérée, d'une terrible lucidité, l'antidote désespéré à la déglingue visible d'une carcasse martyrisée par le couple maudit qui ne la quitte plus : Gitane et pastis. Les derniers temps, Serge Gainsbourg va multiplier les testaments conjuratoires. Un dernier film, le plus beau, confession avant suicide d'un exhibitionniste, un dernier 45 tours, Hey man, amen, une dernière adresse à son fils Lucien.

 

 

 

"Lorsque j'aurai disparu

Plante pour moi quelques orties

Sur ma tombe

Petit Lulu..."

 

 

 

 

Des orties ? Pourquoi pas, s'il le veut ainsi. Mais des orties douces et belles que l'on cueillera à tout jamais, ne vous déplaise, en dansant la Javanaise.

 

(Article publié dans Le Monde le 5 mars 1991 adapté pour l’anniversaire des 20 ans de son décès)

 

20:00 Écrit par Boubayul dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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