06/11/2009

"Sentiments provisoires", l'art du malheur heureux

 

 

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Tous deux ont la cinquantaine. Marc (Arditi) se veut heureux de sa réussite d'auteur, heureux avec sa femme Hélène, heureux de sa belle maison à la campagne, heureux que son meilleur ami Félix soit avec eux ce week-end. Félix (heureux en latin) prend les traits bien ronchons de François Berléand, pas tellement heureux, même si enfin il a réussi à chiper Hélène à son pote Marc. Il pousse Hélène à tout avouer à Marc, titillant, agaçant, comme un gosse : "Allez, dis-lui que tu le quittes." Hélène n'y tient pas vraiment. Se profile déjà l'idée : pourquoi quitter un type de 50 ans pour un autre du même âge? Bien d'accord, Hélène, réfléchis bien ! 

Lorsqu'elle finit par tout déballer à Marc (scène extraordinaire), celui-ci lui demande, évidemment : "Comment fait-il l'amour?" Et elle, honnête, dit doucement dans un sourire : "Comme toi." L'éternel trio? Oui, et alors? Celui-ci est impayable. Tout est là pour notre plaisir : les grandes envolées, ponctuées de "Merde !" tonitruants de Marc/Arditi qui comprend qu'il souffre, ah ! là le coeur, aïe ! ça crispe, ça tord, je vais mourir !... la bougonnerie délicieuse de Berléand en ami dominé qui n'a trouvé son salut que dans l'ombre de son envahissant double. Il voulait être poète, il est prof à Arpajon. Marc lui écrit des scénarios improbables pour la télé : "des histoires d'amour, de rencontres, il la voit, elle le regarde, il la désire, elle l'embrasse mais comme il faut que ça dure un grand nombre d'épisodes il la trompe, elle perd sa mère, il a un cancer..." Là aussi, grand moment.

Et miss Hélène ? La surprise et la bonne. Sylvie Testud est étonnante dans ce rôle de jeune femme proche d'une héroïne de Sagan : gentiment consolante avec Félix, ennuyée de faire du mal à Marc, mais appelée déjà par l'air du large, du lointain.

Bernard Murat a orchestré cette belle partition de Gérald Aubert, en respectant l'espace privé de chacun des trois : L'un parle sans que les autres l'entendent et parfois les propos se répondent en écho, ou repris en canon, comme pour souligner que l'amour parfois c'est bien regarder ensemble dans la même direction et c'est aussi se tromper ensemble de direction. La soirée est délicieuse, les numéros d'acteurs laissent bouche bée, Sylvie Testud est craquante, le texte suffisamment profond pour qu'on se sente léger. Les cicatrices saignent un peu et, comme on est au théâtre, notre trio a l'élégance de ne rien en laisser paraître.


Théâtre Edouard VII, jusqu'à janvier
10 Place Edouard VII. Paris 9e,
matinées le samedi à 17 h 30, le dimanche à 15 h 30. 01 47 42 59 92




  

 

21:00 Écrit par Boubayul dans Culture(s) | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : theatre, sentiments provisoires |  Facebook |

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